Tchin, tchin, à la bonne adresse !

Posté par valychristineoceany le 14 mars 2010

cocher
Ah, le bon vieux temps quand on avait de l’adresse, il est de retour !

« Le thermomètre montre 33° à l’ombre. Vers quinze heures de l’après-midi sous un soleil de plomb, un fiacre s’arrête au onze bis, rue des Patients. Un Monsieur descend et, d’un pas flegmatique, il s’approche de la porte et presse son doigt sur la sonnette. Il sonne une fois…rien ; deux fois…rien ; trois fois…rien. Il tient sans relâcher son doigt sur la sonnette. Enfin, un garçon vient ouvrir.

Lors de cette scénette, toutes les personnes gardent un calme imperturbable et une dignité hors commun.
Monsieur : Le maître est à la maison ?
Le Garçon : Oui, mais il m’a donné l’ordre de dire qu’il est à la campagne si quelqu’un le demande.
M : Vous allez lui dire que c’est moi.
G : Je ne peux pas, Monsieur.
M : Pourquoi ?
G : La porte est fermée.
M : Tape pour qu’il ouvre.
G : À vrai dire il a pris la clé avec lui quand il est parti.
M : Ça veut dire qu’il est parti ?
G : Non, Monsieur, il n’est pas parti.
M : Mon ami, vous êtes…idiot !
G : Ben, non.
M : Tu dis qu’il n’est pas à la maison.
G : Si, il est à la maison.
M : Tu m’as bien dit qu’il est parti ?
G : Non, Monsieur, il n’est pas parti.
M : Donc, il est à la maison.
G : Non, il n’est pas parti à la campagne, il est sorti comme ça, en balade.
M : Où ?
G : En ville.
M : Où ???
G : À Bucarest.
M : Alors dis-lui que je suis passé.
G : C’est quoi votre nom ?
M : Pas d’importance. Pourquoi tu veux savoir ?
G : Pour lui dire.
M : Pour lui dire quoi ? Comment peux-tu savoir qu’est-ce qu’il faut lui dire ? Attends que je te dise, ne t’empresses pas comme ça ! Dis-lui, quand il rentre que l’on est passé…
G : Qui ?
M : Moi !
G : C’est quoi votre nom ?
M : Allez, assez blagué ! Il me connaît bien, nous sommes amis.
G : Bien, Monsieur.
M : T’as compris ?
G : J’ai compris.
M : Dis-lui qu’on doit se voir absolument.
G : Où ?
M : Il sait bien où. Qu’il vienne impérativement.
G : Quand ?
M : Quand il peut.
G : Très bien.
M : T’as compris ?
G : J’ai compris.
M : …et s’il voit notre ami…
G : Quel ami ?
M : Il sait bien quel ami. Qu’il lui dise que l’affaire n’a pas réussi, j’ai parlé avec la personne. N’oublie pas, hein !
G : Monsieur, comment c’est possible ?
M : …et elle dit qu’il est trop tard maintenant, il n’est pas venu à temps, hein. S’il serait venu quelques jours plus tôt ça aurait été autre chose, peut-être on aurait pu faire quelque chose, tu retiens ?
G : Ma parole, et comment !


M : …car la tante de la personne en question n’était pas partie, personne qui est allée faire des gestes de générosité envers les tuteurs des mineurs, et il ne savait pas encore car le petit-neveu de la dame n’avait rien dit, avec qui l’affaire était presque conclue, s’il a la patience jusqu’à lundi soir quand l’avocat est de retour…il est parti en mission, mais maintenant, avec regret, c’est impossible sur plusieurs points de vue qu’il connaît bien…il faut lui dire exactement comme ça.
G : D’accord Monsieur.
Monsieur s’en va. Le garçon s’apprête à fermer. Mais Monsieur se ravise.
M : Ah, tu sais ? Dis rien finalement puisque tu ne retiendras pas les noms. Je vais passer ce soir, dis-lui ça. À quelle heure il revient, Monsieur Costica, pour le dîner ?
G : Quel monsieur Costica ?
M : Ton maître.
G : Quel maître ?
M : Le tien, monsieur Costica.
G : Mon maître ne s’appelle pas Costica, il est propriétire.
M : Et alors, ça fait quoi qu’il est propriétire ?
G : Il s’appelle Popescu.
M : Popescu comment ?
G : Comment ça comment ?
M : Bon, Popescu propriétire et son prénom ?
G : Sais pas.
M : Il ne s’appelle pas Popescu Costica ?
G : Non.
M : Pas possible.
G : Ben si.
M : Tu vois ?
G : Qu’est-ce que je dois voir ?
M : Qu’il s’appelle Costica.
G : Non, Mitica.
M : Mitica ? Pas possible. C’est quelle rue ici ?
G : Numéro onze bis…
M : On ne parle pas d’onze bis…
G : Mon maître a dit pas de treize, ça peut être fatal.
M : Rien à faire du treize. Je demande quelle rue. C’est quelle rue ici ?
G : Rue des Patients.
M : Rue des Patients ?? Pas possible !
G : Si, c’est la rue des Patients.
M : Alors ce n’est pas celle-ci.
G : Si, c’est bien celle-ci.
M : Non.
G : Si.
M : Je cherche rue des Sapiens. Onze bis, rue des Sapiens, monsieur Costica Popescu.
G : Ah, bon ?
M : Ah, bon.
G : Alors ce n’est pas ici.
M : Très bien.
L’homme se dirige vers le fiacre. Le cocher dort. Les chevaux somnolent aussi sur le timon.
M : Allez, touche cocher !
C : Pas libre…cher chaland, siouplait…
M : Quel chaland ?
C : Sais pas, moi, siouplait…
M : D’où est-ce que tu l’as pris ton chaland ?
C : De là bas, siouplait…
M : C’est bien moi, ton chaland !
C : Mouais… le cocher est, siouplait… Le Monsieur monte. Le cocher fouette les chevaux qui se réveillent et partent. Le Monsieur se met debout et crie dans la nuque du cocher. M : Ecoutez, vous savez où se trouve la rue des Patients ?
C : Ah, la, la, il sait pas, siouplait…
Une vieille passe dans la rue. Monsieur arrête le fiacre.
M : S’il vous plait Madame, savez vous où se trouve la rue des Patients ?
V : C’est celle-ci, mon cher  ‘Sieur.
M : Mince, elle est bien sénile, la vieille ! Allez cocher, continue par là, tout droit !
Le cocher s’exécute. Monsieur ordonne d’arrêter le fiacre devant un bistrot sur le seuil duquel somnole un garçon au tablier vert.
M : Jeune homme, comment s’appelle cette rue ?
Le jeune homme : Rue des Patients…
M : T’es idiot, allez, fouette cocher !
Le fiacre continue droit devant. Un gendarme est assis sur un banc devant une grande cour. Il a enlevé ses bottes pour s’aérer les pieds.  Monsieur fait un geste, le cocher s’arrête.
M : ‘Sieur sergent !
S : À vos ordres !
M : Savez vous où se trouve la rue des Patients ?
S : Dans le mille, c’est celle-ci.
M : Impossible.
S : Si ‘Sieur, c’est bien celle-ci.
M : …chez Monsieur Popescu, numéro onze bis…
S : Ah oui, un peu plus haut sur la gauche, là où on voit les maisons jaunes, avec marquise.
M : Oh, la, la, alors ce garçon, il est vraiment stupide ! Merci ! Allez, demi-tour cocher ! »

Bucarest

« Grosse chaleur » de Ion Luca Caragiale, romancier, poète et dramaturge roumain (1852-1912) traduit du roumain par Valy-Christine Océany

Ion Luca Caragiale

Une Réponse à “Tchin, tchin, à la bonne adresse !”

  1. Edmée dit :

    Ah que c’est savoureux, j’adore! J’adore!!!

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