L’ascenseur

Posté par valychristineoceany le 26 janvier 2010

Sagrada Familia

Je pars en voyage. Je suis parti depuis un bon moment, mais là, je pars vraiment dans un long voyage bien déterminé. Selon les dire de Ledivine, mon compagnon philosophique, je dois arriver à un endroit avec ascenseur. Trouver un ascenseur pour monter, mais pas pour descendre. Pourquoi avec ascenseur, je lui ai posé naïvement la question.
Tu veux bien monter, non ? Dans les hauteurs, n’est-ce pas ?
Oui, c’est vrai, mais je peux aussi aller à la montagne.
Il me regarde et son regard à l’air de dire « t’es bête ou quoi ? ». Je me tais en cherchant ce voyage dont il y aura sur la route un ascenseur pour monter mais pas pour descendre. J’ai beau à chercher pourquoi un ascenseur, je n’y trouve pas. Alors Ledivine, mon conseiller philosophique prend la position d’un intellectuel connaisseur, s’exprime en appuyant un mot après l’autre sûr de lui comme une branche solide d’un arbre qu’aucun vent ne peut la faire tomber.
- En principe dans un ascenseur, il n’y a que quelques places, parfois une, parfois deux, allez disons trois au plus. C’est une question de poids. Les gros sont chanceux, ils se retrouvent seuls dans l’ascenseur. Ceux de taille moyenne s’entassent avec une personne ou deux et les maigres, eux, les pauvres, ils sont envahis de tous les côtés. Pour l’instant toi, tu es en bas, donc, logiquement tu dois monter. Seul si possible. C’est le but, n’est-ce pas ? Si vous monter tous, qui va rester en bas ? La vie est ainsi faite, ceux qui montent, ceux qui descendent et ceux qui font la queue. Alors tu as compris ?

Oui, je peux dire que oui, bon…

Me voilà parti et même arrivé. J’ai trouvé sur mon chemin la Sagrada Familia, cathédrale des anges, temple expiatoire de la Sainte Famille qui, étonnamment correspond aux critères de mon mentor Ledivine. L’ascenseur monte chargé et descend vide. « Expiatoire « me fait hésiter un peu et comme je vois du monde au pied de l’ascenseur avec des billets épais sous le bras je m’approche pour savoir un peu plus.  Qu’est-ce qu’ils font ces gens au pied de la cathédrale ? S’infligent-ils une quelque souffrance ?  Donc, je me range derrière eux et timidement je commence à les interroger. Mine de rien. Qu’attendez-vous ici, madame ? Elle me regarde avec des yeux plissés, à cause du soleil et de la fatigue, inspecte ma personne du bas en haut et du haut en bas et me tourne le dos pour bien me montrer son mépris. Je ne dois pas être assez gros pour obtenir une réponse. Je n’ai pas de cravate non plus.

Je ne désespère pas. Je m’avance un peu et je repose la question à un jeune homme mince avec un gros dossier, très épais, apparemment très lourd et bien ficelé sur son dos frêle. Il est aimable et malgré sa maigreur il s’empresse à me répondre à sa façon. « Vous savez, quand on est en haut, on voit celui d’en bas tout petit petit petit, et nous – regardez- là, dit-il en montrant du doigt le ciel où s’étalent en beauté les colonnes de la Sagrada. Quand on regarde d’ici on le voit aussi tout petit petit petit. La morale : la distance rend les gens tout petits petits petits. N’empêche, on meurt d’envie d’en arriver là tout en haut pour s’exclamer : qu’ils sont petits ceux-là, hi,hi,hi, qu’ils sont petits.
Donc, pour répondre à votre question, cher passant, nous attendons prendre l’ascenseur pour monter là, en haut et regarder les tout petits petits petits d’en bas. Il semble que s’est réjouissant. Mais moi, je n’arrive pas encore monter, suis trop mince, les gros ont plus de chance ».
Ah, ça me rappelle les mots de mon mentor. Il faut être un gros pour y accéder tout seul dans l’ascenseur. Je réfléchis et je me dis pourquoi veux-tu, coûte que coûte, monter là-haut ? La vue est la même, que l’on soit en haut – on voit les autres d’en bas  minuscules – ou que l’on soit en bas – on voit les autres d’en haut minuscules. Pourquoi Ledivine voulait absolument que je trouve l’ascenseur et fasse tout pour y monter ? Je regrette de ne pas lui avoir demandé. Il n’est plus là pour me répondre. D’ailleurs, insolent comme je le connais, il serait capable de me dire que je n’ai qu’à trouver tout seul la réponse.

Bon. La queue bouge. S’avance de deux pas. Je compte les personnes devant moi. Trente-trois au premier comptage, trente-neuf au deuxième, quarante-trois…je renonce.  Je demande aussi s’ils attendent depuis longtemps l’ascenseur. Oh,la,la, me répondent-ils en chœur, depuis quelques bonnes années. Et en plusieurs fois. En plusieurs fois ? Oui, on y monte…tiens, Ombre toi, toi, c’est la combien fois que tu fais la queue ici ?
Ombre compte consciencieusement dans sa tête, sur les doigts aussi, additionne des chiffres, soustrait d’autres chiffres, au bout d’une dizaine de minutes il me répond d’une manière très précieuse, calme et posé, comme un homme de science avisé : cinquantième fois, mais cette fois ci j’ai bien révisé mes billets, là, regardez, m’invite-t-il, regardez, allez, regardez, se précipite-il en poussant sous mes yeux sa valise à roulettes remplie de dossiers, papiers gribouillés, noircis, rangés par couleur, date, événement, citation.
C’est votre billet pour monter ?
Oui, répond-il sagement en prolongeant les lettres, Ouuiii, c’est mon billet, j’ai tout refait, tout revu, tout corrigé, j’ai rajouté, j’ai raturé,  oouuii, voyez vous, j’ai énormément transformé mon billet et j’y suis, là suis sûr, c’est le bon. Bon, je ne suis pas très gros, dit-il avec regret. C’est la taille qui prévaut, pas le billet.
Je regards dépité ma taille presque transparente, c’est évident, ce n’est pas aujourd’hui que je vais pouvoir prendre l’ascenseur. Mais, j’ose aller plus loin dans mon questionnement puisqu’il est si dévoué, vous êtes descendu à chaque fois, cinquante fois ?
Quarante-neuf, ouuuiii, je suis descendu par l’escalier. Il fait noir, humide et froid dans cet escalier étroit – pour la descente c’est mieux d’être mince – les murs se touchent et vous lèchent les chevilles, les marches sont inégales et parfois on tombe sur quelqu’un qui n’a plus le courage de descendre, qui reste là sur une marche se reposer, découragé, hébété, affamé. Alors il faut ou lui marcher un peu sur le dos, ou attendre qu’il reprend son souffle.  Mais on n’a pas le temps de s’encombrer avec eux, on leur marche un peu sur le dos et sur les pieds. Ah, ce n’est pas méchant tout ça. Et puis, on sait qu’ils ne reviendront plus faire la queue, ils perdent le goût de prendre l’ascenseur. Tant mieux, comme ça, on est moins ici et l’on a plus de chance, vous voyez l’astuce ?

Oui, je vois. J’admire en frissonnant la Sagrada Familia, la cathédrale des anges et je comprends profondément le terme expiatoire. Je me sens tout petit devant la pierre froide qui engloutit fiévreusement les aspirations de hauteur de la race humaine. Une autre question me tracasse et, allez, je vais la poser à l’Ombre, puisqu’il a été déjà et il paraît bien connaisseur de ce monde d’en haut. Est-ce qu’il y a de ceux qui restent en haut ? Ombre jette son ombre tout au tour de lui, et me confie tout bas : oouuii, malheureusement pour nous. Ah bon ? Ooouuiii, comme il y a peu de place en haut et qu’ils s’agrippent désespérément surtout ceux de la façade de la passion, passion de hauteur, hein, on est d’accord ? ils restent longtemps parfois jusqu’à la mort. Même s’ils sont minuscules, eux ils se croient très grands et pour finir nous ne pouvons pas monter. Pas de place. Voyez-vous continue-t-il d’une manière confidentielle, si en bas nous sommes des centaines, en haut il y a quelques-uns aussi petits que nous sauf qu’ils se croient des grands puisqu’ils sont en hauteur. Pour tout vous dire, c’est ma pensée personnelle, hein, et c’est entre nous, d’accord ? D’accord, j’approuve mort de curiosité de connaître la suite.
La hauteur d’un endroit donne l’illusion à l’être humain d’être grand, mais en réalité nous sommes tous à peu près pareils.
J’ouvre grand les yeux. Et vous alors ? Moi quoi ? Je veux aussi être un grand, réplique-t-il avec hargne. C’est plus difficile pour moi, regardez, je porte cette ombre collée à mon corps, je ne peux pas m’en débarrasser, mais il paraît qu’en haut elle va disparaître cette maudite ombre qui me poursuit par tout. Vous savez pourquoi ?

Non, je ne veux plus savoir, mais je suppose, je devine qu’il manque cruellement de lumière en haut. J’ai aussi une ombre et je veux la garder cette ombre. Je m’éloigne avec mon ombre devant moi, je me retourne juste pour jeter un coup d’œil en haut et je vois la pierre grise prendre différentes formes minuscules, sans ombre. Et sans lumière.

 Extrait du livre « Réflexions nocturnes »- Valy-Christine Océany

3 Réponses à “L’ascenseur”

  1. itinerances dit :

    intéressante la métaphore de l’ascenseur, ainsi on ne peut pas tous monter dans la vie? très restrictif, tous n’auraient pas un droit à monter selon son chemin? Il existerait une sorte d’équilibre du droit à monter comme il existerait un équilibre théorique des gaz? Un jeu de la vie à somme nulle?

    Ma réponse :
    C’est vrai, les lois de la physique nous dominent sans forcement le savoir. Un jeu de la vie à somme nulle ?? En quelque sorte, en tout cas tu vois encore plus pessimiste que moi. Ça ressorte du texte, c’est vrai, un jeu à somme nulle.

  2. Edmée dit :

    Si tu dois monter seule, tu dois donc prendre du poids …? Ou agressivement dire aux autres d’attendre le suivant???

    Ma réponse :
    ;-) Je ne sais pas si la deuxième hypothèse peut marcher, mais la première c’est sûre !

  3. Pierre-Louis dit :

    J’aime bien ce ton déjanté, allégorique.

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